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Méjuna: quand le handicap entre dans la danse

Pamela Bouthillier, chorégraphe, danse avec sa fille hémiplégique depuis ses six mois. Portée par son histoire, elle a créé une compagnie de danse pour personnes valides et non valides à Avelin, 8temps. Une aventure dont elle témoigne dans une création chorégraphique filmée au profit de la recherche.

RENCONTRE

Native de Lambersart, Pamela Bouthillier enfile ses premiers chaussons de danse à l’âge de quatre ans. Enfant prodige, jeune fille solitaire et rebelle, elle se passionne très vite pour la danse contemporaine. Elle intègre à 14 ans le prestigieux Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, en section sport-étude. Elle étudie auprès d’artistes de renom : Peter Goss, Anne Dreyfus, Murielle Belmondo, Martine Clary… Des rencontres marquantes qui l’amènent à se former avec une énergie débordante et une exigence absolue. «  Chez moi le mouvement relève de l’instinct  » sourit la danseuse qui cirait le parquet huit heures d’affilée pendant sa formation.

La jeune artiste rêve de danser sur les plus beaux toits du monde. Elle s’envole pour Taipei avec le junior ballet du Conservatoire. Premiers voyages et premières consécrations pour celle qui enchaîne les représentations aux quatre coins du globe avant d’être repérée par un agent. À 19 ans, elle rejoint le Guatemala et intègre la compagnie Momentum. «  J’ai adoré danser dans cette troupe, elle rassemblait des jeunes danseurs de toutes les nationalités. J’ai énormément appris de ces rencontres et de mes voyages. Partout où je suis allée, je me sentais chez moi  ». Puis, c’est le retour en France «  par nécessité sentimentale  » s’amuse-t-elle. Une parenthèse de courte durée.

Départ pour la Chine

«  Mes petits démons ont vite repris le dessus sur une vie bien rangée et une société qui ne connaît pas sa chance.  » Son cœur balance entre New York et Shangaï. C’est le grand départ pour la Chine en 2006. Un milliard et demi de Chinois et Pamela. «  J’étais fascinée par ce peuple, son humilité, sa sagesse…  » Et ces sourires à l’infini. Elle décide de créer sa compagnie. Artist Shangaï voit le jour avec la complicité de Sean Weng, ancien danseur soliste de Maurice Béjart. La jeune chorégraphe française répond à de nombreuses sollicitations artistiques pour l’Alliance française, le groupe Publicis…

En 2009, la danseuse fait son plus beau pas de côté. «  J’ai vécu ma grossesse comme la chorégraphie de la vie. C’est un enfant qui dansait dans mon ventre… Loin de mes petites certitudes, de cette quête de la gestuelle parfaite.  » C’est en Turquie, un pays dont elle tombe amoureuse au hasard d’un voyage, qu’elle décide de vivre ses dernières semaines de grossesse «  en regardant le Bosphore  ». Le 5 mai 2010, elle est accueillie dans une maternité d’Istanbul. C’est là que sa vie bascule dans l’irréversible enchaînement d’une erreur médicale. «  Asphyxie, arrêt cardiaque, lésion cérébrale… Ce sont les mots que j’ai entendus au moment de donner la vie. J’ai cru que jamais je ne sentirai la peau de mon bébé contre la mienne… C’est une piqûre d’adrénaline dans le cœur, l’ultime protocole médical, qui a ramené ma fille à la vie.  » Nayomi est née deux fois.

« J’avais peur de lui faire mal »

Après de longues semaines de soins intensifs, la petite famille est de retour en Chine. Les mois passent. Heureux ou presque. «  J’ai eu comme des intuitions. Je trouvais que la moitié gauche de son corps était hypertendue. J’ai vu plusieurs spécialistes et on me disait que j’étais encore sous le choc de mon accouchement.  » Des difficultés respiratoires – que les médecins attribuent à la pollution – alertent la jeune maman. «  J’ai décidé de rentrer en France. » C’est à Paris que le diagnostic est posé : Nayomi est atteinte d’une hémiplégie cérébrale infantile qui compromet ses facultés motrices. Dès lors, la danse s’impose comme une thérapie. «  Ce n’était pas tant pour renflouer des capacités motrices. C’était plus pour tuer la distance, car le handicap impose une distance. J’avais peur de lui faire mal… Le handicap de ma fille m’a fait réaliser la chance que j’avais d’avoir pour outil de travail mon corps. Grâce à ma fille, le handicap est devenu une force, une inspiration.  »

Nayomi a trois ans et demi aujourd’hui. Elle marche comme tous les enfants de son âge. Une petite fille lumineuse. L’une des premières élèves de la compagnie de danse créée par sa maman. «  J’ai longtemps pensé qu’on ne pouvait danser qu’avec des danseurs valides. À travers 8temps, je renais en tant que danseuse. Quand bien même le corps est réduit à un minimum, il est porteur de créativité.  » Un parcours artistique que retrace Méjuna, un film dont le nom est né de la contraction de trois prénoms : Mélinda, 26 ans, atteinte de la maladie de pompe, Julie 7 ans, touchée par une amyotrophie spinale, et Nayomi. Les trois danseuses ont pris part à un duo avec Pamela Bouthillier. Cette création chorégraphique hors-norme, soutenue par le célèbre compositeur Armand Amar, est suivie de témoignages sur la maladie.

«  La plus belle image que je garde de ce film c’est celle de Mélinda qui me tend la main depuis son fauteuil pour me remettre debout  » confie la chorégraphe qui songe désormais à une autre création autour de femmes victimes de violences conjugales. La danse comme un prolongement de soi, vers l’autre. A. D. D.

Méjuna, disponible en format dvd, 10 euros au profit

de l’AFM Téléthon.

Contact : mejuna.lefilm@gmail.com

Facebook/mejuna

A. D. D.

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